16 avril, 2008

paroles de chef indien

QUELQUES PAROLES DU CHEF SEATTLE

Discours prononcé en 1854

par le Chef Seattle de la tribu des Suquamish

en réponse à une offre du Président Pierce de lui acheter ses terres.

Le Grand Chef qui est à Washington nous a envoyé un message disant qu’il veut acheter nos terres.

Le Grand Chef nous envoie également des paroles d’amitié et de bonne volonté. C’est très gentil de sa part puisque nous savons qu’en retour il n’a guère besoin de notre amitié.

Il n’empêche que nous allons examiner votre offre, car nous savons que si nous n’acceptons pas de vendre, l’homme blanc peut venir avec des fusils et prendre notre terre.

Comment peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? Cette idée nous semble étrange. Si la fraicheur de l’air et le scintillement de l’eau ne nous appartiennent pas, comment pouvez-vous nous les acheter ?

Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque insecte bourdonnant est sanctifié dans la mémoire et l’expérience de mon peuple. La sève qui court à travers les arbres charrie les souvenirs de l’homme rouge.

Les morts des blancs oublient le pays de leur naissance dès qu’ils s’en vont parmi les étoiles. Nos morts à nous n’oublient jamais cette terre si belle, car elle est la mère des hommes rouges et elle fait partie de nous.

Les fleurs parfumées sont nos soeurs, le cerf, le cheval, le grand aigle, ceux-là sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs de la prairie, la chaleur du corps du cheval sauvage, et l’Homme : tout cela appartient à une même famille.

Alors, quand le Grand Chef qui est à Washington nous dit qu’il veut acheter notre terre, il nous en demande beaucoup. Le Grand Chef nous dit qu’il nous réservera un endroit où nous puissions vivre confortablement parmi les nôtres. Il sera notre Père et nous serons ses enfants.

S’il en est ainsi, nous allons examiner votre offre d’acheter notre terre, mais cela ne sera pas facile car elle est sacrée pour nous.

L’eau étincelante qui court dans les torrents et les rivières n’est pas que de l’eau mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons notre terre, vous devriez vous souvenir qu’elle est sacrée et que chaque reflet fantomatique dans l’eau limpide des lacs part des évènements et des traditions qui ont marqué la vie de mon Peuple. Le murmure de l’eau, c’est la voix du père de mon père. Les rivières sont nos soeurs, elles étanchent la soif, elles portent nos canoës et nourissent nos enfants.

Si nous vous vendons notre terre, il faudra vous en souvenir et apprendre à vos enfants que les rivières sont nos soeurs, et les vôtres, et désormais vous devriez donner aux rivières la tendresse qu’on accorde à toute soeur.

L’homme Rouge n’a cessé de reculer devant l’homme Blanc, pareil à la brume qui sur la montagne fuit devant le soleil du matin ; mais les cendres de nos pères sont sacrées, leurs tombeaux sont terre sainte pour nous, et ainsi les collines, les arbres et chaque poignée de notre terre est consacrée.

Nous voyons bien que l’homme Blanc ne comprend pas nos vies. Pour lui un lopin de terre en vaut un autre, puisqu’il est pareil à l’étranger qui se glisse dans la nuit pour voler à la terre ce qu’il désire. La terre n’est pas sa mère mais son ennemie, et dès qu’il l’a asservie, il va plus loin. Il laisse derrière lui la tombe de son Père et n’en a cure, il vole la terre à ses enfants et s’en moque. Les tombeaux de ses aïeux, comme le patrimoine de ses enfants, sont oubliés. Il traite sa mère la terre et son frère le ciel comme choses pillables, corvéables et vendables, au même titre qu’un mouton ou de la verroterie. Son appétit dévorera le monde ne laissant dans son sillage qu’un désert.

Je ne sais pas, nos vies diffèrent par trop des vôtres, le spectacle de vos villes blesse les yeux de l’homme Rouge. Peut-être parce que l’homme Rouge est un sauvage et ne comprend pas ? Dans les villes de l’homme Blanc, il n’y a pas de coin tranquille. Nulle part on ne peut écouter bruire les feuillages du printemps ou le froissement d’ailes des insectes.

Mais peut-être est-ce seulement que je suis un sauvage et ne comprends pas. Et qu’y-a-t-il dans la vie d’un homme qui ne peut écouter le cri solitaire d’un engoulevent ou les discussions des grenouilles autour d’un étang la nuit ?

Je suis un homme Rouge et ne comprends pas, l’Indien préfère le bruit subtil du vent qui ride la surface d’un étang, et l’odeur du vent purifié par la pluie de midi ou parfumé par le pin pignon.

L’air est précieux à l’homme Rouge parce qu’il sait que toutes choses partagent le même souffle, la bête, l’arbre et l’homme. Ils partagent tous le même souffle. L’homme Blanc ne semble pas remarquer l’air qu’il respire ; comme chez un homme agonisant depuis de longs jours, son odorat semble engourdi par sa propre puanteur. Mais si nous vous vendons notre terre, vous devriez savoir que l’air nous est précieux et qu’il partage son âme entre toutes les vies qu’il porte. Le vent qui a donné son premier souffle à notre grand-père a recueilli aussi son dernier soupir, et il doit donner l’esprit de la vie à nos enfants.

Si nous vous vendons notre terre, il faudra que vous la gardiez à part, sacrée, comme un lieu ou même l’homme Blanc pourra goûter le vent adouci par les fleurs des prés.

Donc nous allons examiner votre offre d’acheter notre terre, mais si nous décidons d’accepter, je poserai une condition : que l’homme Blanc traite désormais les animaux de cette terre comme ses frères.

Je suis un sauvage et ne comprends aucune autre règle, j’ai vu mille bisons pourrir sur la prairie, abandonnés là par l’homme Blanc qui les avait abattus au fusil par les fenêtres d’un train en marche. Je suis un sauvage et je ne comprends pas comment le cheval d’acier fumant peut être plus important qu’un bison que nous ne tuons, nous, que pour rester en vie, et seulement pour cela.

Quest-ce que l’homme sans les animaux ? Si toutes les bêtes disparaissent, l’Homme mourrait d’une grande solitude de l’âme car tout ce qui advient aux bêtes advient bientôt à l’Homme.

Toutes les choses sont liées.

Il faut apprendre à vos enfants que la terre qu’ils fouleront est faite des cendres de nos grands-pères. Afin qu’ils respectent la terre, dites à vos enfants que le sol est riche des vies de notre peuple. Apprenez à vos enfants ce que nous avons toujours appris aux nôtres, que la terre est notre mère. Ce qui advient à la terre advient aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur la terre, ils crachent sur eux-mêmes.

Nous savons ceci : la terre n’appartient pas à l’Homme mais l’Homme appartient à la terre, ceci nous le savons. Toutes les choses dépendent les unes des autres comme liées par le sang qui unit une même famille. Toutes les choses sont liées. Ce qui advient à la terre advient aux fils de la terre. L’Homme n’a pas tissé la toile de la vie, il n’en est qu’un des brins. Les dégâts qu’il fait à la toile, c’est à lui-même qu’il les fait.

Mais nous allons examiner votre offre d’aller dans la réserve que vous avez prévue pour mon Peuple. Nous irons y vivre à part et en paix. Peu importe d’ailleurs où nous passerons le reste de notre vie. Nos enfants ont vu humilier leurs pères vaincus, nos guerriers ont ressenti la honte, et depuis la défaite ils passent leur temps à paresser, contaminant leurs corps avec des mets sucrés et des boissons alcoolisées. Peu importe où nous finirons nos jours [passage manquant] cesser de vivre pour ne plus que survivre. Nous allons examiner votre offre d’acheter notre terre. Si nous acceptons, ce sera pour obtenir de vous la réserve que vous nous avez promise. Là, peut-être, nous pourrons terminer notre brève existence comme il nous plaira.

Quand le dernier homme Rouge aura disparu de cette terre et que son souvenir ne sera que l’ombre d’un nuage courant sur la prairie, ces rives et ces forêts retiendront encore les esprits de mon Peuple, car mon Peuple aime cette terre comme le nouveau-né aime les battements du coeur de sa mère. Alors si nous vous vendons notre terre, aimez-la comme nous l’avons aimée, soignez-là bien comme nous l’avons soignée, gardez présente à vos yeux l’image de cette terre telle qu’elle était quand vous nous l’avez prise, et de toutes vos forces, de tout votre esprit, de tout votre coeur, protégez-la pour vos enfants, aimez-la comme Dieu nous aime tous. Nous sommes sûrs d’une chose, notre Dieu est le même que le vôtre. Ce monde lui est cher, et même l’homme Blanc ne peut échapper au sort commun.

Peut-être serons-nous frères après tout.

Cité dans le livre de

Pierre Rabhi - L’Offrande au crépuscule

Editions de Candide

Aucun commentaire: